St Jacques de Compostelle, de l'espoir à la lumière

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Introduction 

« Dérivant sans but, égaré au milieu de nulle part, me voilà, je ne sais pourquoi, au centre d’un village... personne ici... quelques amas de neige épars mais je n’ai pas froid d’autant que le soleil brille... deux chiens très agressifs aboient à ma vue... aucun son ne sort pourtant de leur gueule. L’un d’eux s’approche de moi – impossible pour ma part de bouger. Il lèche ma main et se positionne ensuite devant moi tel un guide. Obnubilé par cette situation à la limite bizarre, je le suis sans raison. L’animal est silencieux. Son pas flotte au-dessus du sol. Il m’apporte la paix. Au loin, un autre village. Ca grimpe sec mais je me sens si léger et tellement bien. Soudain, sorti d’on ne sait où, un autre chien bondit sur moi. La douceur de ce moment hors du temps est rompue par cette agression. La surprise fut telle qu’avant de pouvoir réagir, mon compagnon intercepta l’autre animal en plein vol. Un bruit de craquement de vertèbres et l’importun se coucha sur le dos selon une attitude typique de soumission tout en émettant un glapissement caractéristique. »... je me réveille brusquement. Il me faut réunir mes idées pour savoir où je me trouve... en fait, chez moi, au chalet. C’est donc début mars 2007 vers 6 h. du matin (très tôt pour moi), après ce qui n’était qu’un beau rêve, qu’une idée fixe poussée à l’obsession m’extirpa de mon lit douillet : partir à St Jacques de Compostelle.
Apparut alors très clairement à mon cerveau en ébullition que ce projet, si soudain soit-il, ne serait plus jamais remis en question... une étape incontournable de ma vie.
Une amie très aimée ayant réalisé cette performance l’an dernier me fit profiter de ses conseils avisés. Elle m’aida à préparer le grand départ. Turning point, bilan existentiel, quid général, expérience spirituelle furent autant de motifs justifiant à mes yeux ce pèlerinage. Il s’agissait de modifier le cours de ma vie, à la recherche d’une nouvelle raison à mon existence, voguant à la dérive sur un océan de mélancolie. Christiane accepta, quelque peu surprise par tant de hâte, mais plus encore par la soudaineté de ma décision. En effet, 15 jours plus tard, je me retrouvai au Puy-En-Velay, départ classique de cet extraordinaire pèlerinage.
 

L’amie m’accompagna dans une boutique et m’éclaira sur l’acquisition d’habits spécifiques pour ce type de «sport». Elle me prêta son propre sac à dos, lequel m’allait tel un gant. Celui-ci fut réorganisé maintes et maintes fois durant cette ultime période de 2 semaines précédant mon départ. Il ne devait comprendre que le strict nécessaire et son poids ne pas excéder 12 kg. Tous les jours, je le vidais, reconsidérant minutieusement son contenu pour le remplir ensuite selon une logique rigoureuse. Ce qui ne me servirait qu’en de rares occasions serait disposé au fond alors qu’à son sommet, les affaires à usage quotidien seraient à portée de main, soit de bas en haut : sac de couchage léger, veste d’hiver en plumage, pèlerine (ces 2 derniers effets furent hélas infiniment plus utilisés que prévu, le climat froid, neigeux et pluvieux ayant été par trop souvent mon triste compagnon au cours de ce périple), quelques habits de rechange, trousse de toilette, médicaments et autres objets tels que couteau suisse et lampe de poche solaire.

Ma détermination à partir était confortée par le fait que tous les inextricables obstacles qu’une vie professionnelle, que je délaisserai pour une période de deux mois, s’estompèrent avec une si surprenante facilité que cela signifia dans ma logique personnelle basée sur ma croyance profonde que ce pèlerinage inspiré par le Divin Lui-même devait s’accomplir.
Pourtant, une certaine inquiétude me gagna. En effet, le climat se dégrada durant cette période de 15 jours. Les températures chutèrent. Le froid associé à la pluie vite remplacée par la neige sévit sur l’Europe. On signalait d’importantes tempêtes sur le Massif central en particulier sur l’Aubrac... très perturbant. Afin de persister et signer dans la réalisation de mon nouveau rêve, mon univers onirique s’en appropria et façonna ce voyage selon un imaginaire empreint de romantisme et basé sur une réalité appartenant au passé selon lequel l’ex-sportif Pierre serait très capable de vaincre l’adversité et puiser si nécessaire dans ses infinies ressources intérieures afin de mener à son terme ce projet dédié à Dieu en personne. Je lui devais bien cela et cette idée de Lui dédier mon voyage, ajoutée à la certitude qu’Il m’en inspirait suffit largement à ne jamais me faire douter de sa réalisation dans la chaleur et le confort de mon chalet.
Arriva l’inéluctable échéance de mon départ. Le maçon était au pied du mur. Samedi 24 mars, Evelyne et moi partîmes en direction du Puy-En-Velay. Là m’attendaient ma chambre d’hôte où passer ma première nuit de voyageur et ma dernière nuit de sédentaire. Pierre-Alain le pèlerin devra donc parcourir les 1600 km qui le séparent de la cathédrale de l’apôtre Jacques en Espagne. Une idée très exaltante empreinte cependant d’anxiété.
Quelle émouvante remémoration ! La providence aura sans doute dû me sourire puisqu’elle m’a permis de vivre l’un des plus extraordinaires moments de mon existence.
Durant notre voyage en voiture, nous eûmes à essuyer une importante tempête de neige. Cela ne me rassurait guère à vrai dire. Pourtant la sensation d’enivrement ne cédait pas à ces contrariétés. N’allais-je pas réaliser le 7e rêve majeur de mon existence terrestre. ?
Une fois au Puy, Evelyne et moi visitâmes l’église de la Vierge Noire dans laquelle régnait un faste tapageur contrastant avec l’absence de croix en ce lieu pourtant dédié à la prière. Cela ne me plut pas. La mariolâtrerie à l’instar des protestants ne constitue pas ma tasse de thé.
Nous reprîmes les escaliers que nous venions peu avant de gravir. De retour chez notre hôte, celui-ci nous offrit une boisson chaude dans le silence. Un silence qui pesait lourd sur mon esprit envahi par le doute ! Ma conductrice me quitta ensuite préoccupée par le temps et la nuit tombante. Il s’avéra qu’elle mettra deux fois plus de temps pour le retour que pour l’aller.
Un profond sentiment d’abandon m’envahit. Vivre le départ de cette amie qui occupait une grande place dans mon cœur ressemblait comme deux jumelles à l’abandon de l’orphelin par sa propre mère. Mais là, Evelyne n’était pas ma mère mais une amie – est-il nécessaire de le préciser – et son départ correspond tout de même à la réalisation de mon rêve majeur.
Il continuait à neiger dehors et cela ne s’arrangeait pas... à remettre entre les mains du grand Climatologue... voici comment se soulager d’un souci somme toute superflu... facile à dire !
Adieux et embrassades avec Evelyne. Difficile de contenir nos larmes... ah, la pudeur !
Après son départ, l’orphelin alla se réfugier dans sa chambre comme il le faisait jadis en pareille circonstance afin de pleurer un bon coup. Cela me faisait toujours du bien... cela me fit du bien. Je m’adressai ensuite à Dieu pour ce voyage et priai.
C’est dans cette atmosphère de mélancolie, ce moral mitigé, que nous nous retrouvâmes avec mon hôte, lequel semblait encore plus déprimé que moi. Il y a décidément trop de silence dans cette baraque.
La pluie remplaça peu à peu la neige, mais le gris persista dehors... dans mon coeur. La conversation fut difficile à établir avec ce compagnon par trop évasif. Sa femme était à mon plus grand regret absente. L’homme semblait être d’un naturel peu bavard et de surcroît ralenti. Les mots sortant de sa bouche s’alignaient tranquillement les uns derrière les autres. Rien ne semblait avoir d’importance pour M. Bigot. Cette attitude tout d’abord perçue comme gênante devint au fil du temps agrément, car sa note sereine finit par me plonger dans une agréable torpeur.
Le soir venu, il me proposa de partager son repas un peu à contrecœur. Pourquoi pas après tout, en pareilles circonstances de déprimes, la faim tordait mon bide. C’était bon et varié, bref français.
Plus tard, nous fûmes rejoints par un Espagnol qui avait dû renoncer à son trajet entre Genève et le Puy, la tempête et les congères eurent raison de son opiniâtreté. C’est donc en bus puis en train qu’il rallia le Puy. Cela n’arrangeait pas mes affaires car me plongea une fois encore dans le déplorable climat qui m’attendait demain dimanche 25 mars, date de mon départ. D’un autre côté, sa venue équivalait à une amélioration de l’humeur, l’hombre était enjoué et fort sympathique au demeurant.
 


 
 
1e étape : Le Puy-En-Velay – St Privat d’Allier (25/3).
 
Les habituels alcoolos du samedi soir ajoutés à un merle tapageur qui semblait s’évertuer à me prouver que nous étions bel et bien au printemps malgré ce temps d’automne, tentèrent avec succès de troubler ma dernière nuit au Puy-en-Velay.  Celle-ci se serait-elle trompée de peignoir, troquant le blanc d’un hiver qui s’accroche contre le satin d’un printemps qui tarde à venir ?
Debout vers sept heures et rapidement rasé de frais, lavé et prêt, le pèlerin révise minutieusement son sac à dos. Cet exercice sera répété inlassablement tous les matins afin de ne rien perdre du contenu de ma précieuse maison de tortue.
L’escalier de bois accédant au salon où m’attendait mon ultime petit déjeuner craque sous mes pieds alourdis par de solides chaussures de marche et mon sac à dos. Différents sentiments envahissent mon esprit. Il y prédomine pourtant nettement la joie de partir tel un homme libre à la rencontre de la nature et de mes nouvelles aventures de pèlerin.
Dehors la pluie a cessé. Le brouillard s’installe mais de façon peu durable... il se dissipe enfin.
Cette fois c’est vraiment parti. Les premières balises me conduisent une fois encore à l’église d’hier pour devoir ensuite rebrousser chemin et me retrouver au même endroit (grimpée inutile). L’impatience me gagne. Fin prêt psychologiquement, «il me faut loin» comme dit Jacques mon pote. Finalement, un habitant du Puy plus avisé que les autres m’indique par où passer.
Nouvelle montée qui m’extirpe hors de la ville. Hardi dépassement de quelques pèlerins mal réveillés. Ils semblent inquiets autant que je me sens fort à cet instant. La température de mon corps s’élève en même temps que le temps se réchauffe. Je transpire. Mon pas est sûr, franc et rapide. Mes pieds mangent cette pente par bouchées gloutonnes. Suis très concentré sur cette paix nécessaire à ma méditation. Enfin, le bitume cède le pas à un chemin de terre couleur brique. La campagne se livre tout autour de moi. Mon engagement dans mon pèlerinage est total. Voici comment débuta ma première étape... mon périple en direction de St Jacques de Compostelle. Ce chemin devient ma seule préoccupation. Il me conduira vers mon avenir fait d’un ciel qui se découvre peu à peu, embrassant un lointain horizon prometteur. En ce moment, je suis heureux, très heureux, car je me sens parfaitement à ma place en ces lieux historiques.
 

Je chemine maintenant le long des crêtes où apparaît un ciel bleu timide. Ce sera bientôt au tour du soleil de briller. Mon bien-être intérieur persiste. Non loin, un homme et son chien. Est-ce bien le chemin de St Jacques, lui demandai-je ? Il acquiesce sans hésiter d’un geste du bras m’indiquant la bonne direction mais surtout l’horizon lointain. Cet horizon, si lointain soit-il, m’appartient déjà. La force est en moi... je suis habité. Seul bémol dans cette magnifique partition, les habitations riveraines semblent toutes closes et hostiles à mon pèlerinage, comme si leurs occupants étaient jaloux de mon bonheur. D’autre part, nous devons supporter les aboiements des chiens confirmant cette impression de rejet. Cela peut aller jusqu’à l’agression lorsque ces clebs se mettent carrément à nous attaquer. Nous ne sommes à vrai dire pas toujours très appréciés. Pourtant, la sérénité de mon pèlerinage, laquelle imprègne peu à peu mon esprit et mon corps, ne saurait être troublée par l’émission d’opinions intempestives voire négatives. C’est pourquoi, à ce stade, j’observe mais ne juge plus. Etre pèlerin exige beaucoup dont la tolérance même et surtout vis-à-vis de nos ennemis. Humer en toute liberté l’odeur du paradis constitue l’un de mes premiers plaisirs le long du chemin, mais cela ne dure pas hélas. Mon périple se poursuit dans les bois qui me phagocytent. Après un petit pont, le sol n’est plus que boue, neige et flaques d’eau. Difficile d’enjamber tant d’obstacles d’autant que finalement mes galoches et moi-même finissons immanquablement par nous planter dans la m... tant pis ! Mes pieds commencent à se faire sentir... mes orteils me font mal.
Au prochain village, tous les bistrots sont fermés... dommage pour mon café qui me fera rêver encore un moment. D’après le guide, il semble que je sois arrivé à mi-étape. Hélas, mauvaise surprise : soudaine et vive douleur à ma hanche gauche. Aussitôt, le réflexe du médecin prend le dessus ajouté à un manque certain de confiance en moi-même. Passent en revue les pires diagnostics tels que luxation de la hanche, nécrose aseptique de la tête du fémur et autres horreurs mais plus grave est le risque d’une interruption précoce de mon voyage, soit la fracture de mon rêve. Renoncer à mon pèlerinage ? Impossible. Une voix intérieure me dit : «Prends ton sac et marche», tandis qu’après une courte pause, mon corps sous l’égide de mon esprit reprend son chemin boitant tel grand-père d’Arielle. La déception assortie du désespoir m’envahit. Je m’en fous, quoiqu’il arrive, je continuerai jusqu’à... l’impossible. Après quelques foulées, la douleur s’atténue peu à peu pour finalement disparaître, miracle ! Merci... que de bienveillance. Alors, je me mets à chanter. Décidément, Dieu est un vrai Maître chanteur...
Plus loin, c’est au tour de mon talon droit de faire un caprice. Que cela est douloureux ! Mais cette fois, c’en est trop... fini et adieu plaintes et apitoiements, d’autant que cela disparaît également en quelques instants tout comme pour la hanche. Si seulement ces problèmes de santé pouvaient cesser de me harceler, mon esprit libéré pourrait se concentrer davantage sur le pèlerinage et mon contact avec le Guide. A moins que ces douleurs constituent le contact instauré entre Lui et moi... notre mode de communication en quelque sorte. « Il se met en route quand les oiseaux chantent, il est salué par le merle et reconnu des mésanges... » Tel est mon état d’esprit en ce moment. Il correspond exactement à ce qu’a écrit le poète.
Une immense paix intérieure m’envahit peu à peu. Cela s’installe durablement et peut-être même définitivement. Que c’est agréable ! Extrait de mon ancienne vie, me voilà installé dans ma nouvelle existence. Marcher, méditer, prier, manger, dormir.

Il fait beau et chaud... apparaît une neige d’une blancheur telle qu’elle me contraint à mettre mes lunettes à soleil. Après la neige, ce sera les congères qui remplissent à ras bord la cuvette du camino. N’ai d’autres solutions que de le quitter et cheminer parallèlement à lui. Attention cependant à ne pas manquer les balises faites de marquages blancs et rouges caractéristiques du GR comme grande randonnée dont le numéro est 65 (GR65), tout indiquée pour un pèlerin né en 56 (anagramme des chiffres) et résultat de somme égal à 11 soit 2.

Ce balisage, on ne peut plus rudimentaire, est censé jalonner la portion française de la route de St Jacques. Figurant parfois sur des pierres et rochers – plus fréquemment sur les troncs d’arbres – elles peuvent être dissimulées sous la neige. Cela me valut un détour par égarement vers le centre d’un village où l’écueil de deux chiens très agressifs m’extirpa de ma méditation. Pourtant, l’un d’eux lécha ma main droite. Il se positionna ensuite devant moi pour me conduire naturellement jusqu’au village suivant situé à quelque deux kms de là. Son attitude tranquille et peu habituelle était caractérisée par l’absence d’aboiements. L’animal m’apportait la paix. A mon grand étonnement, j’appréciais beaucoup sa compagnie qui m’était devenue très vite fort agréable. Il était silencieux, respectant tacitement ma démarche méditative.
Une fois arrivé dans l’agglomération suivante, courte pause et partage de ma pitance avec mon chien guide.
Reprenant la route, soudain, sorti d’on ne sait où, un chien bondit sur moi. La surprise fut telle qu’avant de pouvoir réagir, mon compagnon quadripède intercepta l’agresseur en plein vol. Le temps d’un bruit de craquement de vertèbres, l’animal importun se coucha sur le dos selon une attitude typique de soumission tout en émettant un glapissement caractéristique. A peine 5 secondes se sont écoulées entre le début et la fin de l’incident. Se développa en moi un fort sentiment de fierté à l’endroit de mon chien accompagnateur devenu mon chien sauveur. En témoignage de ma gratitude face à ce garde du corps aussi récent que loyal, nous partageâmes le peu qu’il me restait à manger.

Enfin un bistrot ouvert ! Un chocolat chaud me remettra sans doute de toutes ces émotions. Le patron, connaissant mon compagnon d’un temps, refusa de le laisser rentrer dans son établissement. Cela me fit de la peine. Le bistroquet appela les propriétaires du chien copain qui rappliquèrent. Ils s’étonnèrent de mon aventure jusqu’à douter de la véracité de mon récit. Ils prirent finalement possession de leur bête. Juste le temps pour moi de l’immortaliser sur mon portable. C’est à regret que je poursuivrai mon chemin seul sans ce nouvel ami. J’étais triste de le quitter mais que pouvais-je faire d’autre... Merci de m’avoir envoyé ce chien sauveur, un miracle tout comme le fait que le mauvais temps s’était levé le dimanche 25 mars pour mon départ après avoir sévi, souvenez-vous, durant plus de deux semaines. Je suis ému car j’aime tant mon Habitant intérieur.

Ma boisson consommée, je quittai l’endroit et me remis en route. La fatigue commençait à se faire sentir. La grimpette qui suivit fut une désagréable surprise pour mon organisme fatigué, d’autant qu’il me semblait en avoir terminé avec ces nombreuses montées. Coup de pompe et déprime. Assis sur une pierre assez large pour recevoir sac à dos et mes fesses, le doute m’envahit en même temps que la peur de ne pouvoir repartir... il me faut poursuivre. Les belles promesses ne suffisent pas, il s’agit ensuite de les tenir. Pénible redémarrage en côte, à contrecœur... allons, marche ! Je la rotais. Tout en grimpant, mon moral redescend... pourtant cela ne dura pas aussi longtemps que je l’avais imaginé. Une demi-heure à peine et me voilà enfin au sommet du plus haut dénivelé de ce trajet, à moins de 7 bornes de St Privat d’Allier, village étape. Là, cheminant sur une couche de 30 cm de neige, la candeur de la poudre bruissant sous mes pas lourds me restitua ma sérénité perdue depuis peu en cette altitude de 1206 m, point le plus élevé de l’étape.
 

Passé ce sommet, le chemin s’aplatit, traverse une départementale désaffectée pour s’écouler doucement vers la vallée. Entre course et glissade me voilà enfin arrivé à destination. Suis très fier de mon premier succès. Ma réjouissance est trop précoce car en réalité, il reste encore 3 km à parcourir. Dans ce bled propret, nouvelle agression par une horde de 6 chiens sous l’indifférence de leurs proprios attablés sur une terrasse. Curieusement, alors que la horde se trouvait à quelques mètres de moi, sans raison apparente, le chef de meute stoppa net ses acolytes en leur assenant quelques coups de crocs. C’est ainsi que les clébards s’en retournèrent d’où ils vinrent sans demander leur reste. Nouveau miracle.
A la sortie du village, le chemin au dénivelé sévère agrémenté de cailloux acérés s’enfonce de plus en plus profondément et inexorablement dans la vallée. Mes pieds me font souffrir depuis un moment. Ces ultimes kilomètres auront hélas raison d’eux et les achèveront. Si l’on ajoute une importante douleur du genou droit, je peinais à conclure cette maudite étape.
Une fois à St Privat d’Allier, enfin au gîte communal... personne pour me recevoir. Cela m’est très pénible et l’endroit est sinistre. Abruti par la souffrance et la solitude, assis sur un banc, l’inspiration me fit lourdement défaut. Pas d’idée... peut-être un endroit autre où crécher pour la nuit. Je ne voulais pas dormir dans cette auberge aux sinistres dortoirs, surtout pas seul avec ma souffrance comme unique compagne. Soudain, mon esprit s’éclaire. Une famille vivant à l’entrée du village ne reçoit-elle pas des pèlerins ? Mentionnée sur le guide de prières, il ne me restait plus qu’à joindre ces gens par téléphone. Une fois contactée, la famille m’invita avec beaucoup d’enthousiasme à me rendre chez eux. Je suis chaleureusement accueilli. On me sert du thé accompagné de gâteaux secs. Au cours de la discussion, il apparaît que Christiane (une partie importante de ma motivation à faire ce pèlerinage) a fait étape ici, le jour anniversaire de ses 50 ans. Ces gens furent bons pour elle et lui offrirent un beau gâteau surmonté de 50 bougies, sorti, comme par hasard, du fond de leur frigo. Ma Cricri tant aimée se mit à pleurer toutes les larmes de son émotion ajoutées à celles de sa souffrance passée. Sur l’album de photos des pèlerins de passage, Christiane y figurait en bonne place... là où, selon mon vœu le plus cher, figurera la mienne. A défaut d’avoir partagé nos vies comme cela était écrit dans les plans du Divin, nous siégerons côte à côte sur ce registre et finalement sur une quelconque pierre tombale, Christiane et moi, ces deux s’entendaient si bien que personne ne comprenait pourquoi, Christiane avait quitté Pierre de son vivant pour le retrouver sur cet album de photo et peut-être... sur cette pierre tombale. Enfin, ce n’est qu’un exemple de plus de l’inaptitude au bonheur qu’ont les femmes rendant ainsi des armées d’hommes malheureux. Dans ces conditions, quel sens donner à la vie ?... éventuellement celui que je trouverai sur les chemins de St Jacques... qui sait ?
Cet épisode de photos me réjouit tout en inondant mon cœur de larmes. Il accentua ma sensation de solitude, d’autant que ce trajet, ce pèlerinage, nous aurions dû le faire ensemble avec ma Christiane que j’aime par-dessus tout. Encore une fraction de mon cœur brûlant d’amour qui se brise et où s’évaporent mes pleurs.
Le soir, un bon repas m’attend, puis direct au lit afin d’y passer une bonne nuit en compagnie de mes plaies et courbatures mais aussi de mes souffrances, celles d’un pèlerin seul à la recherche désespérée de sa compagne sur les chemins de St Jacques.
Shooté aux anti-inflammatoires, peu certain de pouvoir poursuivre mon périple – mon corps n’est plus qu’un bout de bois dur – me voilà saisi par la torpeur du sommeil. Mais la ferme décision de faire tout pour poursuivre sera à n’en pas douter la plus forte d’autant que « aide-toi et le ciel t’aidera », me concerne. Je m’en remets donc à mon Thérapeute qui aura toute la nuit pour accomplir son œuvre réparatrice sur mes tissus endommagés, mon moral cabossé et mon cœur en sang et en larmes.
... extraits de l'ouvrage
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